Travaille, cerveau, travaille.

Une nouvelle de Ricardo Flores Magón 
samedi 28 avril 2018
par  Gia

Travaille, cerveau, travaille.

« Travaille, cerveau, travaille ; donne toute la lumière que tu peux donner, travaille, travaille. La Révolution est un tourbillon : elle se nourrit de cerveaux et de cœurs braves. La Révolution n’attire pas les mauvais, mais les bons ; elle n’attire pas les idiots mais ceux qui ont quelque intelligence.

Travaille cerveau, travaille ; donne de la lumière. Travaille jusqu’à ce que la fatigue t’anéantisse. Après toi viendront d’autres cerveaux et d’autres, et d’autres encore. »
Ainsi pensait le révolutionnaire un jour où l’intensité de son travail intellectuel avait relâché ses nerfs. Depuis sa chambre, il voyait passer des gens qui allaient dans différentes directions. Des hommes et des femmes semblaient affairés, anxieux et comme dominés par une idée fixe. Ils couraient tous après du pain. Certains visages dénotaient la déception : sans doute ceux-là étaient-ils sortis pour chercher du travail et revenaient à la maison les mains vides.

La nuit approchait et les gens circulaient sous la triste lumière du crépuscule. Les travailleurs rentraient chez eux avec les bras brisés, noircis par la terre et la sueur. Les bourgeois, replets, satisfaits, lançant des regards méprisants à la plèbe généreuse qui se sacrifiait pour eux et pour leurs compagnes, se dirigeaient vers les grands théâtres ou vers les palais luxueux que ces mêmes esclaves avaient construits mais auxquels ils n’avaient pas accès.

Le cœur du révolutionnaire se serra douloureusement. Tout ce peuple déshérité se sacrifiait stérilement à l’usine, à l’atelier, à la mine, abandonnant sa santé, son avenir et l’avenir des siens au seul profit de patrons hautains qui, à son approche, esquivaient son contact pour préserver de la crasse et de la suie leurs riches vêtements. Oui : tous ces pauvres gens se sacrifiaient en travaillant comme des mules pour rendre leurs bourreaux plus puissants. Parce qu’ainsi vont les choses : plus le travailleur se sacrifie, plus le patron devient riche et plus forte devient la chaîne.

La masse déshéritée continuait à passer, mais aussi les repus ; les premiers, avec des visages soucieux ; les bourgeois avec la mine radieuse. Ce fleuve de déshérités aurait suffi pour en finir avec les exploiteurs. Mais les peuples sont des fleuves tranquilles, très tranquilles, trop tranquilles. Il en irait autrement s’ils avaient conscience de leur force et de leurs droits.

Le révolutionnaire pensait, pensait : il était le seul rebelle au milieu de ce troupeau ; il était le seul à avoir trouvé le moyen de résoudre le grave problème de l’émancipation économique du prolétariat. Et il fallait que ce troupeau le sache : « le moyen est la Révolution ; mais pas la révolte politique dont l’œuvre superficielle se réduit à remplacer un gouvernement par un autre qui suivra inéluctablement le même chemin. Le moyen est la Révolution mais la Révolution qui se donne pour but de garantir la subsistance à tout être humain. Quelle utilité pourrait avoir une révolution qui ne garantirait pas la subsistance de tous ?

Ainsi pensait le révolutionnaire pendant que dans la rue continuait le monotone défilé des inconscients qui continuent à croire qu’il est naturel et juste de laisser les patrons s’approprier le travail humain. Ainsi pensait le révolutionnaire, assistant aux allées et venues du troupeau qui ne sait laisser d’autre trace de son passage sur terre que son squelette dans une fosse commune, la misère dans ses familles et l’abondance et le luxe pour les maîtres de la politique et de l’argent.

« Travaille, cerveau, travaille ; donne de la lumière. Travaille jusqu’à ce que la fatigue t’anéantisse. Dans le crâne de la multitude, il y a beaucoup d’ombres : illumine ces ténèbres avec l’incendie de ta révolte ».

Ricardo Flores Magón : Trabaja, cerebro, trabaja. De Regeneración numéro 23 du 4 février 1911