Élie CEBRIÁN, mon oncle Républicain

mercredi 5 juillet 2017
par  Émile Itant

Albert Rico, généreux bonhomme de 78 ans, à l’accent bien marqué et au rire communicatif, est bien connu à Pézilla-la-Rivière pour être le poète local. Il fut un appelé du contingent en 1959, lors de la guerre d’Algérie avec cette « […] philosophie propre à ceux qui obéissent aux ordres, s’accommodent des contre-ordres, et n’ont, en fait, que la responsabilité de leur importante personne ». Le soldat de 2ème classe Rico, sujet à une obéissance somme toute très mesurée, et refusant l’école d’officiers de réserve EOR fera 27 mois et 27 jours de service national militaire, dont 27 jours de prison, avant de reprendre sa profession d’ambulant ferroviaire poste. C’est là qu’il sera toute sa carrière durant, militant syndicaliste et à la fois joueur de rugby et éducateur pour des jeunes, dans des équipes corporatives des PTT du Nord et de l’Est. Loin d’être inactif à la retraite, il s’occupe entre autre de rendre visite à ses aînés dans les maisons de retraite et reste à ce jour président de la FNACA de Pézilla. Comme le chanteur Leny Escudero, (notre point commun de départ à tous les deux pour une longue conversation au sujet du franquisme), il continue d’apprendre encore et toujours de tout et de tous.
C’est ainsi que je reçus un jour un courrier de sa main évoquant la branche espagnole de sa famille.

Bautisto Sarganella condamné à mort dans la prison forteresse de Santa Bárbara puis assigné à résidence à vie sous contrôle de la Guardia Civil à Castalla (province d’Alicante).
Élie Cebrián interné au camp du Barcarès dont voici ici l’histoire sous les mots et avec l’aimable autorisation de son neveu Albert Rico.

Émile Itant.

Élie Cebrián est né en 1906 à Castellón de la Plana (province d’Alicante). Il a 30 ans ; la guerre civile le surprend dans le haut Aragon où, avec un groupe anarchiste, il essaie de mettre en place des cultures en fermes collectives.

Il s’engage dans l’Armée Républicaine et fait partie de la glorieuse colonne Durruti qui sera le dernier rempart d’une résistance acharnée sur les bords de l’Èbre. De cette bataille décisive qui voit leur défaite il retiendra, outre la perte de nombreux camarades, d’avoir traversé le fleuve à deux reprises et à la nage, de nuit, parfois sous la mitraille. Après avoir fait sauter le dernier pont, afin de retarder l’armée franquiste, blessé à la jambe et à demi noyé, dans un combat d’arrière-garde trop inégal en nombre et en matériel, sa section sera encerclée et en partie décimée. L’oncle est fait prisonnier. Le petit groupe avec ses blessés est ramené dans une bâtisse délabrée au premier étage de laquelle ils sont entassés, et doivent être fusillés le lendemain. Ils sont attachés, pieds encordés, mains dans le dos, jetés pèle-mêle sur le plancher, évidemment sans manger ni boire.

L’oncle Élie est un costaud (petit et trapu), il a réussi à dissimuler son Albacete (couteau à cinq crans d’arrêt) sous les lambeaux de pansement tachés de sang de sa jambe blessée, échappant ainsi à la fouille. Par chance, son meilleur camarade est encordé avec lui et tous les deux, foutu pour foutu, tentent l’impossible évasion. Dos à dos certes, mais avec l’énergie du désespoir, le copain réussit à dégager la navaja et à couper les liens qui les entravent. Ils restent longtemps immobiles, volontairement figés l’un contre l’autre, dans une demi-obscurité sous la garde d’une sentinelle qui n’hésiterait pas à tirer au moindre mouvement. Résignation ou épuisement du groupe, hors les gémissement des blessés, il ne se passe rien d’alarmant. Les seuls bruits, cliquetis des armes ou éclats de voix proviennent de la troupe franquiste qui bivouaque en bas. À croire que dans toutes les armées du monde la relève de la garde se fait toutes les deux heures. Effectivement, quelques mots échangés, « RAS », une clope allumée mutuellement ; un moment d’inattention qui permet de se rapprocher un peu plus de la nouvelle sentinelle de faction à l’entrée, puis à nouveau de se figer dans une posture, comme deux moribonds enlacés. Sans trop d’insistance, un rayon de lumière a balayé le plancher et ainsi rassuré le soldat franquiste, lequel s’est adossé au montant du chambranle de ce qui, à l’origine, était une porte de palier. Une lune blafarde par les deux seules trouées béantes qui furent jadis fenêtres a été le témoin de la scène et complice silencieuse du violent coup porté, rapide et mortel. Tout alla très vite, l’approche, le bond, la sentinelle qui s’écroule sans un cri. Ils sautent aussitôt par la première ouverture de l’étage, donnant heureusement sur l’arrière, se réceptionnant tant bien que mal et s’enfoncent dans la nuit, mus par l’instinct de survie et au hasard, droit devant. Ils marcheront longtemps vers l’Est et la Méditerranée avant de se retrouver, et se fondre dans une immense colonne de réfugiés qui se dirige vers la France.

Cet exode sans précédent dans l’histoire moderne, des confins de l’Andorre à Cerbère, entre le 27 janvier et le 9 février 1939, est un long fleuve de misère qui s’épanche des flancs des Pyrénées et converge vers le Roussillon voisin et frère, l’ultime espoir. Un exode que l’on connaît depuis sous un nom écrit en lettres de sang noyées dans les pleurs du désespoir et de l’humiliation : LA RETIRADA. Dans cette interminable cohorte de réfugiés, talonnés par l’avancée inexorable des troupes du Général Franco, dans le froid de ce février 1939, ils seront environ 500 000 à se diriger vers la France.

L’Oncle Élie et son camarade Guilhem, dans cette déroute, se joignent à un groupe de soldats en piteux état, rescapés de la bataille de l’Èbre. L’oncle a l’agréable surprise de retrouver un copain de Castellón de la Plana : fulgurance d’un petit bonheur recouvert aussitôt d’un voile de tristesse ; ce pote catalan blessé quelques kilomètres plus loin va mourir dans ses bras. Élie récupère son arme : une mitraillette allemande Sten et quelques munitions, ajoute une maigre nourriture dans sa besace afin de continuer sur cette interminable route étroite encombrée d’un charroi indescriptible. Le jour et la nuit sont semblables lorsqu’ils traversent des villages et villes fantomatiques telle Gérone (qui chute le 5 février), puis Figueras (9 février). Peut-être avant la Jonquera, se souvenant qu’il y a dans l’Aude (Moussan) et l’Hérault (Mauguio) des familles espagnoles susceptibles de les accueillir, le duo quitte la colonne de l’exil avant le Perthus. Mauvais pressentiment ou pas, appréhension quant à l’accueil en France, d’un commun accord ils s’écartent de l’interminable file pour se diriger vers la montagne des Albières. L’oncle se souvient avoir vu au loin la mer. Les deux copains se perdent plusieurs fois. C’est peut-être une des raisons qui les pousse à se séparer « chacun sa route, chacun son destin », comme le dit la chanson. L’oncle Élie ne reverra jamais plus son copain Guilhem.

Comme pour chasser le souvenir de cette séparation, il aimait à raconter avec un large sourire cette anecdote : tenaillé par la faim il avançait sur un sentier escarpé quand un marcassin sur ses gardes qui avait entendu un bruissement de branchage, a déboulé devant lui. D’une courte rafale de mitraillette il l’abat. Il n’aura pas le temps de s’appesantir sur le trophée car grognements et craquements s’amplifient. Un chêne liège, peut être centenaire, lui fait un signe salvateur. Le temps de grimper sur la branche maîtresse et voilà que la laie, puis un mâle et une horde de sangliers cernent son perchoir improvisé, jusqu’à la tombée de la nuit, essayant de le secouer avec leur hure, le lardant à grand coups de broches. Cet épisode non guerrier, il l’a raconté plusieurs fois. En revanche, quasiment rien au sujet de la guerre ou des péripéties douloureuses de l’exode ! Reconstituer le puzzle de sa Retirada n’a pas été facile, mais possible grâce à ma tante, aujourd’hui 92 ans (août 2008), maman, 90 ans (septembre 2009), et quelques souvenirs de mes 12 et 13 ans en vacances d’été à Quillan (pour fortifier par un salutaire changement d’air ma maigrichonne silhouette).

Oncle Élie ne le sait pas encore, car la végétation est identique de part et d’autre de la frontière, mais il est en France. Il s’approche prudemment d’un mas. Des bribes de conversation en catalan d’un couple qui travaille dans une vigne en contrebas lui parviennent. C’est rassurant, tellement serein dans cet environnement campagnard que, l’espace d’un instant, les souffrances des jours passés sont atténuées. Tout de même, le soldat Républicain est méfiant et continue d’observer les allées et venues autour du mas. Entre-temps, il cherche un endroit sûr pour planquer son arme. Une anfractuosité de rocher à fleur de terre cachée par des arbousiers est le lieu idéal. Puis, d’un coup d’œil circulaire, il fixe le décor champêtre pour l’ancrer dans sa mémoire et s’assurer qu’il retrouvera facilement la cachette. Fin d’après-midi d’hiver, il fait déjà nuit quand il se présente à la porte de la ferme. La cuisine est éclairée avec une famille à l’intérieur laquelle, à la vue du soldat étranger sorti d’on ne sait où, ne manifeste aucun étonnement. Élie apprend qu’il est en France. Une conversation s’engage en catalan, on désinfecte sa jambe à l’alcool et on refait le pansement. Bonheur suprême il dormira au chaud sur une paillasse avec couvertures, enfin un vrai lit. De grand matin il déjeunera, on lui préparera une saquette afin qu’il puisse continuer sa route vers Perpignan et Narbonne. D’après ses dires, on pense qu’il s’est dirigé vers Maureillas las Illas. C’est à l’entrée d’un village, qu’un comité d’accueil de la Police Française le contrôle, et l’embarque aussitôt sans grands ménagements. Tonton Élie ira grossir les rangs de ceux et celles qui sont déjà internés au camp du Barcarès.

Le Barcarès : un seul mot à l’arrivée : « Al Campo ! » Comme Argelès ou Saint Cyprien, le Barcarès est un camp de concentration des réfugiés. Côté terre, la plage est délimitée par des poteaux reliés par des barbelés. Côté Est, c’est la mer glaciale. Et sur le sable de ce no man’s land, les internés se débrouillent comme ils peuvent, construisant des huttes de torchis, des cabanes avec des roseaux et des couvertures. Certains cohabitent dans des véhicules enfoncés dans le sable. Les conditions d’hygiène sont rudimentaires (trou dans le sable pour faire ses besoins, avant de construire des latrines en planches). La nourriture était exécrable et je me souviens avoir recueilli de l’oncle que quand il était trop tenaillé par la faim : « je suçais des cailloux dans ma bouche pour saliver et déglutir. Des docteurs ont fait l’impossible notamment contre la déshydratation soignée avec du jus de tomates ; nous partagions la nourriture, on tirait au sort les morceaux de pain, parce qu’il était impossible de faire quatre parts égales. Pareil pour la soupe, le fond de la marmite ne contenant plus que du jus et pas de patates. » Malgré ces conditions inhumaines ils s’efforçaient de retrouver les gestes d’une ébauche de vie quotidienne faite de solidarités, d’un semblant de vie sociale. Le plus terrible pour le soldat républicain Élie Cebrián c’était ce refus d’acceptation des gardes militaires du camp, hostiles à toute possibilité de communication. C’était l’infanterie territoriale et coloniale qui montait la garde, appuyée par des spahis algériens, rappelant aux internés le spectre des troupes coloniales de Franco durant la guerre civile. (Oncle Élie crachait son dégoût par terre rien que d’y penser). Le camp du Barcarès se monte à partir de la mi-février afin de désengorger Argelès sur Mer et Saint Cyprien. Ils sont structurés en fonction de caractéristiques identiques chez les civils et les militaires et constitués en îlots. Chacun de ces îlots est placé sous la surveillance du commissariat du camp, qui y interdit notamment la tenue de réunions à caractère politique, et filtre les entrées de la presse. Le camp du Barcarès sert de centre de regroupement pour les Espagnols versés dans les Compagnies de Travailleurs Étrangers (CTE) et pour les engagements dans les Régiments de Marche Volontaire Étrangers (RMVE). Certains de ces soldats s’illustreront dans la bataille de France à Narvik en Norvège et, bien entendu, lors de la Libération au sein de la 2ème division blindée du Général Leclerc, et sa fameuse Nueve (9ème compagnie, constituée d’Espagnols issus de la Retirada). Permettez que j’ouvre cette parenthèse. En vacances à Pézilla (années 1980/90) avec mon fils Vincent, nous allions à la mer, plage du Barcarès. Justement, le lieu de rendez-vous était le parking du mémorial avec cette inscription sur sa colonne : « aux 10 000 volontaires engagés aux côtés de l’Armée Française » !

Mais retrouvons oncle Élie au Barcarès ! On comprend mieux l’arrivée d’un propriétaire Français venu chercher de la main d’œuvre pour son exploitation agricole à Bouriège (Aude) près de Limoux et plus précisément au hameau de Saint-Sernin. C’est une nouvelle épreuve qui attend le tonton ; trop heureux de quitter le camp. Bien qu’il soit vaillant et endurant jusqu’aux limites extrêmes, les conditions dans lesquelles il était exploité par ce propriétaire étaient moyenâgeuses, c’est à dire qu’il devait être serviable et corvéable à merci. Ce patron est un facho qui, plus tard, sera milicien et collabo. Mais ce jour-là de mars 1939, il dut y avoir un sacré accrochage entre le bon tonton Élie et cette brute de patron, car la police française, aux ordres du propriétaire esclavagiste, ramène manu-militari Élie à la case départ, au camp du Barcarès. De ce fait, il est classé « forte tête » et « indésirable », et doit être transféré au Château Royal de Collioure. Cette forteresse du XIIIème siècle a été choisie, au début du mois de mars, par les autorités militaires pour y interner les réfugiés considérés comme extrémistes et dangereux. Le destin en a décidé autrement. Élie avait sympathisé à Saint-Sernin avec une famille d’ouvriers espagnols, résidant en France depuis les années 1920. Bien sûr, il n’avait pas été sans remarquer une jolie cousine germaine, du nom de Conchita, laquelle, étant de Quillan, venait les aider aux divers travaux agricoles. C’est sûrement par l’intermédiaire de cette famille, les Ruiz, qu’un nouveau et gros propriétaire, usant de son influence est venu récupérer pour son compte le tonton républicain, et ce, à la veille de son transfert au camp disciplinaire de Collioure.

Le voici de retour au hameau, ouvrier agricole dans les vignes et les champs et, malgré les restrictions dues à la guerre (année 1940), sa nouvelle vie n’est nullement comparable avec les souffrances endurées au camp ! J’ai su par la suite que, malgré l’occupation allemande, il s’était créé des réseaux parallèles qui pensaient, dès la guerre finie avec l’Allemagne, retourner en Espagne pour combattre le franquisme. Ce qui explique ce mystérieux coffre dans un angle du pallier au Gall, qui intriguait mes 12 ans en 1950, avec cette interdiction ferme de l’approcher, mille fois répétée par la coalition familiale. Au cours de l’été 2008, en visite chez la tante, j’apprends avec surprise que le coffre est toujours à sa place, les toiles d’araignées le protégeant. Son contenu : une mitraillette et quelques balles, un blouson militaire en piteux état. C’était ça, le trésor de famille, jamais dévoilé, jalousement conservé.

Tata Conchita reviendra plus souvent au hameau où oncle Élie l’épousera à la fin de la guerre. Il se fixera à Quillan, le Gall, petite ferme avec cheval, vache, cochon, couvées, qu’il fera prospérer car il était, aux dires de mon père, une brute de travail ! Pour preuve, cette anecdote : pour aller aider son beau-père en vendanges à Moussan (près de Narbonne) soit 80 km par les Corbières, l’attelage ne faisait qu’une halte à mi-distance (Vignevieille), Élie marchant autant que le cheval. Bref, de cette union Élie-Conchita naîtra Marie-Bel fille unique, bien sûr mariée, maman, et aujourd’hui grand-mère. Ainsi va la vie, et nul ne peut prétendre être maître de son destin car le tonton Élie résidera en France jusqu’à la fin de ses jours. Sa mère restée en Espagne fut emprisonnée sous Franco, souvent molestée pour obtenir des renseignements qu’elle était bien incapable de fournir sur son fils. Grâce à un stratagème familial en 1953, dans une camionnette d’artisan maçon elle sera emmenée au Perthus. Ainsi pourra avoir lieu l’émouvante et unique rencontre : pour Élie enfin revoir sa mère, et pour elle embrasser son fils.

Albert Rico


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Élie dans sa ferme

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